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Histoires &Patrimoines du 11ème et du 12ème |
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La Pomme |
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Prologue
Avant les usines, avant les automobiles, avant même que le train ne coupe les campagnes en deux, il existait à l’est de Marseille une petite auberge blanche posée au bord de la route d’Aubagne.
On l’appelait simplement :
L’Auberge de la Pomme.
Les voyageurs s’y arrêtaient avant d’entrer dans la ville. On y faisait boire les chevaux, on y mangeait une soupe chaude, et les nouvelles du pays y passaient plus vite que le mistral.
Le soir, les lanternes éclairaient la cour de pierres. On entendait les roues des diligences, les chants italiens des ouvriers de passage, les jurons des muletiers et parfois le rire d’une femme derrière les volets.
À cette époque-là, la vallée de l’Huveaune était encore pleine de jardins, de bastides et de moulins.
Personne ne savait encore que Marseille allait avaler toute la campagne.
Et encore moins qu’un secret enfoui sous l’auberge traverserait un siècle entier.
PREMIÈRE PARTIE — LA CAMPAGNE
1847
Chapitre I — Le garçon de l’écurie
Le jeune Joseph Terranova arriva à la Pomme à pied depuis Aubagne avec une paire de chaussures trouées et une chemise trop grande pour lui.
Il avait quatorze ans.
Son père était mort dans les carrières de Cassis et sa mère lavait le linge des bourgeois près du Jarret. Comme beaucoup de pauvres gens, il cherchait du travail partout où la route voulait bien le mener.
Ce matin-là, l’auberge était déjà pleine de bruit.
Des chevaux frappaient le sol dans l’écurie. Une diligence venue de Toulon venait d’arriver dans un nuage de poussière. Sous le platane, des hommes parlaient politique en buvant de l’anisette.
Joseph resta immobile devant l’enseigne peinte :
“À LA POMME D’OR — Auberge et relais de poste.”
Une grosse femme sortit de la cuisine avec un tablier couvert de farine.
— Qu’est-ce tu regardes comme ça, pitchoun ?
— Je cherche du travail, madame.
Elle le dévisagea des pieds à la tête.
— Tu sais tenir une pelle ?
— Oui.
— Tu sais curer une écurie ?
— Oui.
— Tu sais mentir ?
Le garçon hésita.
Alors elle éclata de rire.
— Bon. T’es honnête. Ça te perdra peut-être, mais pour aujourd’hui ça ira.
C’était Honorine Fabre, patronne de l’auberge depuis la mort de son mari.
Et sans le savoir, Joseph venait d’entrer dans une maison où les secrets dormaient plus profondément que le vin dans la cave.
Chapitre II — L’Huveaune
L’été suivant fut brûlant.
Chaque matin, Joseph descendait jusqu’à l’Huveaune avec les chevaux. À cette époque, la rivière était encore claire. Les femmes y lavaient les draps en chantant pendant que les enfants attrapaient des grenouilles dans les roseaux.
Le quartier de la Pomme ressemblait davantage à un village qu’à Marseille.
On y trouvait :
des champs de fèves,
des bastides entourées de cyprès,
des moulins,
des troupeaux,
et quelques ateliers de briques près des carrières d’argile.
Mais les anciens parlaient déjà d’un changement.
Le soir, les hommes discutaient sous le platane de l’auberge.
— Marseille grossit trop vite.
— Les bourgeois veulent des usines.
— Et les usines veulent des ouvriers.
Alors arrivaient les Italiens.
Des hommes maigres venus du Piémont, de Ligurie ou de Gênes.
Ils arrivaient avec des valises en bois et des visages mangés de fatigue.
Ils acceptaient les travaux que personne ne voulait faire.
Creuser.
Porter.
Cuire la terre.
Respirer la poussière rouge.
Joseph les regardait manger dans la salle commune.
Ils parlaient fort, riaient vite et chantaient parfois tard dans la nuit.
Les Marseillais les observaient avec méfiance.
— Trop nombreux, disait le vieux Pascal.
— Peut-être, répondait Honorine. Mais sans eux vos tuiles, elles se fabriquent pas toutes seules.
Chapitre III — Les Fours Rouges
En 1856, la première grande tuilerie ouvrit près de la route d’Aubagne.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
En quelques années, les champs commencèrent à disparaître.
Les fours montaient vers le ciel comme des cheminées d’enfer.
Le soir, les flammes coloraient les nuages en rouge sombre.
Joseph avait maintenant vingt-trois ans.
Il travaillait à la tuilerie Ruggieri.
Le travail commençait avant l’aube.
Les ouvriers pétrissaient l’argile avec les pieds, chargeaient les moules et poussaient les chariots jusque dans la chaleur des fours.
À midi, leurs visages étaient couverts de poussière.
Certains toussaient déjà comme des vieillards.
Mais la paye faisait vivre les familles.
Le quartier changeait.
Des maisons ouvrières apparaissaient autour des fabriques.
Des cafés italiens ouvraient leurs portes.
On entendait désormais dans les rues :
le provençal,
le français,
le piémontais,
et parfois les trois en même temps.
Le dimanche, les hommes jouaient aux cartes devant l’auberge pendant que les femmes préparaient les raviolis et les pieds-paquets.
Honorine regardait tout cela avec inquiétude.
— Le quartier grandit trop vite, disait-elle.
Mais personne ne l’écoutait.
Le progrès semblait invincible.
DEUXIÈME PARTIE — LES CHEMINÉES
1878
Chapitre IV — Le Bal des Italiens
À la Pomme, les nuits d’été étaient devenues bruyantes.
Les ouvriers sortaient des usines couverts de poussière rouge. Ils se lavaient rapidement à la fontaine puis descendaient boire dans les cafés du quartier.
Le plus célèbre s’appelait “Chez Bartolo”.
On y buvait du vin noir venu d’Italie.
Les hommes y chantaient des airs napolitains pendant qu’un accordéon grinçait près de la fenêtre.
Joseph, désormais marié à Lucia Ferrandi, regardait danser les jeunes avec un mélange de fierté et de fatigue.
Le quartier qu’il avait connu enfant n’existait presque plus.
Même l’Huveaune semblait malade.
L’eau portait désormais des traces de suie et des déchets d’usine.
Les poissons disparaissaient.
Les jardins aussi.
Mais la ville continuait de grandir.
Chapitre V — La Crue
L’automne 1882 fut terrible.
Pendant trois jours, la pluie tomba sans interruption sur Marseille.
L’Huveaune déborda pendant la nuit.
L’eau emporta les poulaillers, traversa les ateliers et inonda les maisons ouvrières.
À l’auberge de la Pomme, les clients montèrent les tables au premier étage pendant qu’Honorine criait des ordres dans tous les sens.
Joseph traversa les rues avec une corde attachée à la taille pour sauver une vieille femme coincée dans sa maison.
Au matin, le quartier ressemblait à un champ de boue.
Les ouvriers creusaient à mains nues pour retrouver les outils, les meubles et parfois les morts.
Cette nuit-là, Joseph comprit une chose :
les hommes pouvaient bâtir toutes les usines du monde, mais la rivière resterait toujours la plus forte.
TROISIÈME PARTIE — LE TEMPS DU TRAIN
1895
Chapitre VI — Le Dernier Relais
Le train avait remplacé les diligences.
Plus personne ne venait dormir à l’auberge avec des chevaux.
Les voyageurs arrivaient désormais directement à Marseille.
Honorine était morte.
Ses volets restaient fermés depuis des mois.
L’enseigne de la Pomme d’Or se balançait lentement dans le vent.
Joseph, devenu vieux, passait parfois devant le bâtiment en silence.
Autour de lui, le quartier continuait de changer.
Des immeubles apparaissaient là où se trouvaient autrefois des jardins.
Les enfants ne connaissaient plus les champs.
Ils jouaient entre les rails et les cheminées.
Un soir, son petit-fils Antoine lui demanda :
— C’était comment avant ?
Joseph regarda longtemps la route d’Aubagne.
Puis il répondit doucement :
— Avant… on entendait les cigales.
Épilogue
Au début du XXe siècle, l’ancienne auberge fut transformée en entrepôt.
Puis en atelier.
Puis elle disparut presque complètement derrière les constructions modernes.
Mais les anciens du quartier continuaient de dire :
— On se retrouve à la Pomme.
Sans savoir que ce nom venait d’une auberge oubliée où des générations entières avaient mangé, aimé, travaillé et rêvé avant que Marseille ne devienne une grande ville.
Et certains soirs d’été, quand le vent descend encore des collines des Accates, il semble parfois porter les voix des voyageurs disparus. |
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